La première indication d'avalanche remonte à la traversée des Alpes par l'armée d'Hannibal : le témoignage de Tite-Live situe la première catastrophe en 211 avant Jésus-Christ, elle aurait fait 18 000 victimes.
Par la suite, la chronique des avalanches sera plutôt tenue par l'Eglise. A partir du XII° siècle, plusieurs documents relatent des catastrophes d'avalanche, spécialement celles qui décimèrent les pèlerins en marche pour Rome. Et depuis cette époque, tout ouvrage qui parle d'avalanche ou de génie paravalanche commence par une longue litanie des catastrophes passées.
Cette liste malheureusement est sans doute loin d'être achevée. Il faudrait déjà lui rajouter 1999 Montroc. Dans cette longue histoire, il est intéressant de mettre en relief quelques éléments qui sont particulièrement révélateurs des rapports que les hommes et les avalanches ont pu entretenir. Dans ce qui suit, on trouvera sous la forme de quelques "flashs historiques", une brève approche de la question.
Pendant longtemps, la chronique des avalanches a été tenue par des hommes d'église. Par exemple on trouve dans les archives ecclésiastiques, sous la rubrique "Désastres causés par la Chute des Grandes Neiges ou Avalanches", une attestation faite sur les ravages d'une avalanche le 20 janvier 1634, signée de Monsieur Louis Chône, chanoine de Sallanches, administrateur du Prieuré de Chamonix.
Monsieur Louis Chône, chanoine de SaIlanches, administrateur du Prieuré de Chamonix, certifions et attestons à qui appartiendra, en ce jour-d'hui ont comparu par devant nous honnêtes Mouet Désailloud, Philibert Messat et Guillaume Bossonay, syndic de Chamonix, lesquels nous ont requis au nom de la Communauté, de faire attestation des dégâts, accidents et ruines causés par la grande abondance de neige et impétuosité d'orage au village du Tour, le dit Chamonix le 30 janvier 1634 environ 1'heure de midi, une avalanche a gâté entièrement neuf -maisons, cinq greniers et tout ce qui était dedans les dites maisons qui sont tous ci-après nommés, savoir : Aimé Simond., syndic, François son fils, Jacques et Claude Simond frères, André Ravier, Jean Simond, Jean Mugnier, Claude Mugnier, Jean Tissay, Jacques Noubessioux et Vernette Frasserands sa mère, desquels il y en a qui sont restés trente jours sous les dites neiges et avalanches malgré la vigilance de cinquante personnes qui étaient continuellement occupées à chercher, de façon qu'il ne resta plus que deux enfants mâles au village des Frasserands, âgés de 7 ans; les dites avalanches ont couvert tout le plan de manière que plusieurs personnes qui venaient au secours furent victimes de leur dévouement et restèrent sous les avalanches au lieu appelé les Gros Perris.
Treize personnes furent retirées vivantes de dessous les neiges, parmi lesquelles il y en a qui sont restées englouties pendant cinq jours et furent retirées en vie et desquelles nous avons entendu l'attestation sus-écrite véritable. A leurs réquisitions nous avons fait appeler Claude-Balthasar Métral, du dit lieu, par devant lequel ont été ajournés à comparaître par devant nous les sieurs François Devouassoud, François Mugnier, Pierre Belin, Claude Croz, Pierre Simond, François Simond, Michel Simond, du village d'Argentière, Pierre Mugnier, François fils de Claude, du dit; Pierre Tournier, André Ducroz, Michel Ducroz, Jacquemond Mugnier, Jean-Pierre Pot et Pierre Lechat, du dit Chamonix, lesquels ont prêté le serment entre nos mains, commence en tous cas et requit de dire et disposer le contence de la proposition sus-écrite, leur ayant fait faire lecture par maître Michel Coutet, notaire curial de cette juridiction, ils ouï et entendu le contenu d'icelle, lesquels ont tous dit et déclaré et attesté par leur dit serment que tout le contenu de la dite proposition est véritable; tant pour avoir vu les dites maisons et greniers avec tout ce qui était dedans encombrés de neige et avalanches et pour être restées mortes onze personnes et treize qu'on a retirées vivantes; desquelles choses sus-écrites les dits syndics nous ont requis leur faire la présente attestation pour leur servir en ce qu'ils auront à faire.
Fait au banc des droits à Chamonix le dix-nieuvième jour du mois de mars 1634. Présents: Pierre et Raymond Désailloud, Jean, des Plans du dit Chamonix, Guillaume, Claude et Pierre Payot, des Plans, témoins requis, qui ont signé, fait mettre le sceau et fait signer par M. Michel Coutet, notaire curial du dit lieu, les ans et jours susdits.
Signé : Louis CHONE, administrateur.
Après la
Révolution, l'armée va prendre le relais, et tout
particulièrement le Génie et le corps des
"Ingénieurs". Et dans cette histoire, Barèges
deviendra un peu le berceau de la protection paravalanche en France.
En 1794, l'ingénieur Lomet notait que c'est le déboisement qui est à l'origine des catastrophes récentes: "Autrefois, toutes les montagnes qui dominent Barèges étaient revêtues de bois de chêne. Des hommes actuellement vivants en ont vu les restes et les ont achevés…Les habitants des plateaux ont tout ravagé eux-mêmes, parce que ces pentes étant les premières découvertes par leur exposition et par la chute des avalanches, ils y ont de bonne heure un pâturage pour leurs moutons, et que, le jour où ils les y conduisent, ils oublient que pendant l'hiver ils ont frémi dans leurs habitations de la peur d'être emportés avec elle par ces neiges, dont ils provoquent obstinément la chute".
La présence d'un hôpital militaire dans une zone exposée allait entraîner les premières études sur la protection contre les avalanches. Le Capitaine du Génie de Verdal soumit à l'état-major ses premières propositions en 1839, puis en 1843. Mais elles restèrent lettre morte jusqu'à l'avalanche catastrophique de 1860 qui détruisit l'hôpital militaire.
On expérimenta alors pour
la première fois "la protection active" en
réalisant des ouvrages dans les zones de départ
des avalanches du couloir du Theil, réputé le
plus dangereux : 5000 pieux en fonte reproduisant une forêt
artificielle et de nombreux barrages en pierre.
La stratégie
adoptée était d'empêcher le
déclenchement de l'avalanche en altitude, et non pas
d'essayer de la freiner ou de l'arrêter après.
A l'usage, la forêt
artificielle ne fut pas très efficace et elle se
révéla fragile (elle fut arrachée en
moins de dix ans), mais les barrages, les banquettes et les
plates-formes eurent les effets escomptés, et depuis cette
époque, les travaux n'ont plus cessé.
En 1892, l'administration des Eaux et
Forêts prendra le relais pour poursuivre une tâche
qui est devenue une activité permanente sur le site du
Capet. En 1951, sera même construit un
téléphérique domanial de 2 km de long,
qui ne sert depuis que pour l'entretien des ouvrages paravalanches du
site.
De la sorte, Barèges et la
forêt domaniale du Capet sont devenus quasiment un
musée de la protection paravalanche : un musée
certes, mais un musée encore vivant et toujours actif.
On doit sans doute cette
notoriété à la
ténacité d'un Capitaine du Génie, mais
il ne faut pas oublier non plus que la petite ville de
Barèges devait sa réputation à la
qualité de ses thermes où
l'impératrice Eugénie et quelques personnes
illustres, telles que Victor Hugo, Gustave Flaubert ou Rossini,
n'oubliaient pas chaque année de venir prendre les eaux.
Et si Napoléon III décida de faire protéger la ville contre "les effets de coulées de neige", peut-être qu'une impératrice et quelques représentants des arts et des lettres y ont aussi contribué.




Si l'armée est à l'origine des premiers ouvrages de défense paravalanche au XIX° siècle, par la suite ce sera l'Administration des Forêts qui prendra le relais.
A la fin du XIX°, deux grandes lois donneront les fondements de cette intervention :
· la loi sur le reboisement des montagnes du 28 juillet 1860, qui impose le reboisement obligatoire par l'Etat de tout terrain dont l'état du sol détermine des dangers pour les terrains inférieurs
· la loi du 4 avril 1882 relative à la restauration et à la conservation des terrains en montagne
C'est à cette époque que sera crée au sein de la Direction des Forêts le service du Reboisement qui deviendra en 1980 le service RTM de l'ONF.
Un des premiers responsables sera un forestier remarquable, Prosper Demontzey. En plus des travaux engagés, il veillera à faire constituer des archives sur les phénomènes dont son service avait la charge. Et pour cela, l'outil photographique, naissant à la fin du XIX° siècle, sera très utilisé : en 1886, les services du Reboisement seront tous dotés d'appareils photographiques et d'instructions précises pour leur utilisation.
Inspection Générale au Reboisement, Ministère de l'Agriculture, Direction des Forêts
Objet : Application de la photographie aux travaux de reboisement
Monsieur le Conservateur et cher Camarade
M. le Ministre de l'Agriculture a bien voulu doter récemment le service du reboisement d'appareils photographiques avec lesquels les Agents pourront produire une série de documents des plus utiles soit pour la présentation des projets, soit pour l'exécution des travaux. Les renseignements photographiques dont la production sera désormais indispensable devront être présentés dans la même forme par toutes les circonscriptions de reboisement et satisfaire aux prescriptions suivantes :
Autant que possible chaque projet comprendra :
1° une vue d'ensemble par série, sur laquelle le périmètre des terrains à restaurer sera finement tracé à l'encre rouge;
2° une ou plusieurs vues destinées à établir d'une manière satisfaisante l'utilité publique des travaux projetés (Habitations disloquées par les glissements, hameaux, villages menacés par les torrents, routes nationales emportées, voies ferrées ensevelies sous les déjections, ponts, tunnels obstrués, berges en éboulement, etc. …).
Ces photographies devront toujours être accompagnées de légendes détaillées, claires et précises, entendu qu'elles sont destinées à des personnes étrangères à la montagne, qu'il importe de convaincre.
Le fonds photographique ainsi constitué représente un patrimoine remarquable très utile pour délimiter les zones à risque, mais aussi pour apprécier l'ampleur de l'impact d'une avalanche sur un bâtiment.
En plus de ces archives photographiques, à partir du début du XX° siècle, le "signalement des avalanches" fera partie des missions des services.

Il est toutefois piquant de noter que dans les instructions concernant ce signalement, le nombre de personnes ou de têtes de bétail ensevelies, arrive en 3ème point, bien après les dégâts causés aux forêts, aux constructions. Ceci dit, il est tout à fait normal qu'un forestier se préoccupe de la forêt et, de toute façon, la protection contre les avalanches, dans l'esprit de l'époque, c'était la forêt qui devait l'assurer.
Le point de vue sur le sujet a depuis fortement évolué. Certes la forêt peut protéger contre les avalanches, mais uniquement quand elle occupe l'intégralité de la zone de départ et qu'elle permet d'influer sur l'évolution du manteau neigeux. Quand elle se situe au-dessous de cette zone, ou qu'elle n'occupe pas l'espace de manière suffisante, elle peut constituer un danger : les arbres entraînés par l'avalanche se transforment en effet en de redoutables projectiles, à un point tel que, dans certains secteurs avalancheux il y a des demandes pour abattre les arbres.
Bien que les services se préoccupent en priorité de foresterie et de reboisement, on trouve dans les archives des documents remarquables qui concernent les bâtiments. En particulier, on trouve dans le fonds photographique du service RTM de la Haute Savoie, des clichés d'une célèbre dynastie de photographes de Chamonix, les Tairraz.
Les premiers, avec des légendes calligraphiées très révélatrices du style de l'époque, concernent l'avalanche des Nantillons, n°18, le 2 avril 1914, une année qui sera terrible non seulement à cause de la guerre, mais aussi sur le plan des avalanches dans la vallée de Chamonix

Les seconds, pris en 1919 et légendés à la machine à écrire (progrès oblige), se rapportent à l'avalanche du Planet. Ces clichés, qui présentent un hôtel construit bien en face d'un couloir d'avalanche, sont peut être assez révélateurs d'une époque qui s'appellera "la belle époque". Toutefois, à la fin du XX° siècle, le bâtiment existe toujours, mais il s'abrite derrière un ensemble d'ouvrages de défense, qui se sont rajoutées petit à petit au fil des ans.


Toujours dans les archives du service RTM de la Haute Savoie, une photographie prise par le gestionnaire du Sanatorium[1] Guébriant à Passy montre les opérations de déblaiement du bâtiment atteint par l'avalanche du 31 janvier 1942. Après la guerre, dans un rapport technique à l'occasion d'une cession immobilière, un ingénieur écrira que le problème de l'avalanche n'était pas très grave car il suffisait, en cas d'avalanche, que les trois premiers niveaux ne soient pas occupés. Par la suite, le Sanatorium de Passy deviendra tristement célèbre en 1970. En fait, il s'agira alors d'une coulée de boue et de neige qui se produira à la fonte des neiges, la même année où le chalet de l'UCPA à Val d'Isère sera touché par une avalanche qui fera 39 morts. En 1971, l'immeuble de Guébriant existait toujours, mais un ouvrage important le protègeait contre les avalanches.



Sur une photographie de paysage, un contour et une flèche avec ces mots : "5 morts". Sur une autre photographie, un détail des chalets endommagés par l'avalanche des Posettes du 2 février 1978. En 2002, une photo prise du même point de vue montre le chalet reconstruit.


"Début février : des conditions exceptionnelles ... et des avalanches d'occurrence centennale", c'est en ces termes que CHAMONICIPAL le bulletin de la commune de Chamonix Mont-Blanc parle du mois de février 1999. On y trouve des photographies de l'avalanche du Péclerey du 9 février qui a gravement endommagé le hameau de Montroc, détruisant 17 chalets et tuant 12 personnes.


On y trouve aussi des photographies de l'avalanche de Taconnaz du 11 février, qui a débordé les digues de l'ouvrage paravalanche et causé des dégâts matériels, heureusement sans victime. L'ouvrage paravalanche de Taconnaz était pourtant le plus important jamais réalisé en France : 11 dents déflectrices en béton de 7 m de haut par 15 m de long, 14 tas freineurs en 4 rangées successives, de vastes plages de dépôt, une digue frontale de 14 m de haut et des digues latérales.
Ces photographies édifiantes donnent une idée de la force et des dégâts que peuvent occasionner des avalanches importantes. Elles donnent aussi une idée de la modestie et de l'humilité, dont il faut savoir faire preuve lorsqu'on cherche à rédiger un guide de la construction en zone d'avalanche : l'homme a appris sans doute bien des choses, il ne maîtrise pas toute la complexité des phénomènes.